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Jean-Michel BESSI [1] – L’Hôtel du Mont-Mounier à Beuil, ou l’échec d’un palace dans le Haut-Pays
Depuis le XIXème siècle jusqu’au début du XXème, les montagnes du Comté de Nice servirent simplement de décor de fond pour les riches hivernants qui séjournaient sur le littoral de cette Riviera française qui devenait Côte d’Azur. Les touristes qui ne louaient pas une villa et n’avaient pas fait édifier quelque palais-château de fantaisie, résidaient dans ces palaces, toujours plus monumentaux, dont les façades coiffées de coupoles sont aujourd’hui classées, alors qu’elles faisaient frémir d’horreur Robert De SOUZA en 1912… Au printemps, la chaleur et la poussière menaçant de rendre les lieux moins hospitaliers, ce beau monde repartait vers les brumes du Nord de l’Europe, ou pouvait s’offrir une saison d’été dans d’autres palaces : en Normandie, dans une des nombreuses stations thermales à la mode, comme Vichy, Baden, Marienbad, ou encore vers un pays de montagne déjà bien aménagé, la Suisse… Là, de somptueux hôtels avaient été édifiés dès la première moitié du XIXème siècle, en particulier à l’usage des riches et dynamiques Anglais qui ne se promenaient donc pas qu’en bordure de mer. Ces vastes bâtisses, avec des aménagements et un style qui ne dépaysaient pas trop les habitués de notre littoral, trônaient dans des sites romantiques, sur les rives des lacs, et parfois sur des sommets, comme le fameux Righi : cet impressionnant palace d’altitude, où Alphonse Daudet plaçait les aventures de « Tartarin dans les Alpes »… a d’ailleurs donné son nom à un hôtel niçois des hauteurs de Pessicart, ce qui paraît un peu prétentieux ! Mais, progressivement, les choses changèrent : l’été à Nice ou à Cannes était alors envisageable, en même temps que se développaient les loisirs sportifs, et surtout au moment, après la guerre de 1914-1918, où la mode libère la femme qui coupe ses cheveux et offre son corps en maillot aux ardeurs d’un soleil désormais considéré comme un ami. Parallèlement, les montagnes devenaient, elles aussi, intéressantes, et plus seulement pour quelques conquérants des cimes sur le modèle de notre chevalier Victor de CESSOLE, grâce au développement des sports d’hiver.
Au cœur d’un vaste projet touristique novateur Une offre nouvelle s’avère alors indispensable pour s’adapter aux exigences de cette clientèle à la fois mondaine et sportive : le « Grand Hôtel du Mont-Mounier », à Beuil, sera une partie de la réponse. Ce palace de montagne s’intégrait à un projet plus vaste, comme le montrent bien les publicités insérées dans les programmes de l’Opéra de Nice à partir de février 1932, aux côtés de deux autres réalisations : la station de Juan-les-Pins et le Palais de la Méditerranée. Les trois éléments sont révélateurs de l’enthousiasme créatif qui anime ces « années folles ». La cohérence de l’ensemble tient d’abord à la personnalité des promoteurs initiaux de cet ensemble : Franck JAY-GOULD, héritier de pionniers des chemins de fer américains, et son intelligente épouse française, Florence, découvrirent la pinède et les plages de l’actuel Juan les Pins, et créèrent une nouvelle station à la mode avec le restaurateur niçois Edouard BAUDOIN, chef d’entreprise visionnaire impressionné par un voyage jusqu’aux plages de Miami… Ils s’adressèrent aux architectes niçois de renom, Charles DALMAS et son fils Marcel, déjà bâtisseurs à la Belle Epoque de nombreux immeubles et d’hôtels prestigieux, à Cimiez en particulier : ils furent les réalisateurs techniques des trois projets. A Juan, vers 1925, il s’agissait donc d’attirer la « jet-set » de l’époque dans cette nouvelle station balnéaire estivale, aux grèves de sable fin : le jeune et tumultueux couple américain formé par Scott et Zelda FITZGERALD fit beaucoup pour le lancement des lieux, animés par le casino conçu par les DALMAS et le palace « Le Provençal », bâtis dans le style Art-Déco. 1929 vit ensuite s’ouvrir à Nice le monumental casino du « Palais de la Méditerranée » qui était au cœur de l‘ensemble prévu par l’équipe JAY-GOULD, BAUDOIN, DALMAS. Ce complexe, de renommée mondiale, était ambitieux par sa conception, son luxe fastueux, sa décoration moderne d’une grande qualité artistique, mais nous n’en conservons hélas que la façade. Ne manquait plus alors que le troisième élément, le palace de montagne, pour lancer une station de sports d’hiver, susceptible d’occuper en cette saison une clientèle fortunée, jeune et sportive qui aurait déjà passé l’été à Juan-les Pins… Une « Société des hôtels et des sports d’hiver de Beuil et de la Côte d’Azur » est fondée en juin 1931, avec un capital initial de 3 millions de francs.
Un palace moderne en montagne L’hôtel du « Mont-Mounier » doit son nom à ce point culminant de l’ouest du Comté de Nice, visible de fort loin par sa position de massif isolé, et bénéficiant ainsi d’une remarquable vue panoramique, appréciée depuis longtemps par les randonneurs. Ce sommet domine en effet de façon impressionnante (mais moins immédiatement que ne le suggérait le dessin des premières publicités) le site choisi pour édifier cet établissement : une colline dominant le hameau des Launes, à l’ouest du village de Beuil, non loin du Plateau Saint-Jean-Baptiste. L’architecture choisie n’est plus le style international des palaces européens, et particulièrement azuréens, bâtis depuis le XIXème siècle, mais elle adopte un style que l’on pourrait qualifier de « néo-montagnard », et qui serait la version hivernale du « néo-provençal », adopté par le nouveau tourisme estival sur les bords de la Grande Bleue… Les toitures sont à forte pente, et la façade de pierre grise présente une silhouette originale avec un pignon qui la rend à la fois dissymétrique et dynamique ; ce détail a d’ailleurs été représenté à l’envers sur le dessin publicitaire : à droite de la façade méridionale, au lieu d’être à gauche, peut-être à la suite d’une évolution du projet lui-même. Le plan d’ensemble révèle pourtant un aménagement classique des espaces, comparable à celui des grands hôtels des collines niçoises, comme le « Régina », le « Winter Palace » ou le « Majestic ». Après avoir gravi la pente par de larges lacets, la route privée conduisait à un perron d’où les clients accédaient au hall d’entrée avec escalier monumental, puis à une enfilade de salons et à une vaste salle à manger, ces pièces ouvrant elles-mêmes sur une longue terrasse. Mais, ici les aménagements diffèrent par leur rusticité très élaborée : la terrasse est soutenue par des arcades de pierre cachant les cuisines, le grand escalier est en bois et l’on retrouve le même matériau sur les murs et les énormes poutres apparentes de la salle à manger dont l’atmosphère était aussi rendue chaleureuse et campagnarde par deux immenses cheminées. La même ambiance de luxe, calme et… rusticité se retrouve dans les chambres réparties dans les étages. Toutes bénéficiaient de salles de bain individuelles, même si le mobilier était cette fois très simple, évitant le faux Louis XV clinquant, pour adopter un style inspiré des créations présentées à l’exposition des Arts Décoratifs, en 1925, à Paris. Malgré l’étroitesse de la route et les difficultés pour franchir les gorges du Cians, l’accès à Beuil et à l’hôtel n’était plus envisagé par le moyen d’antiques diligences montant de Touët, mais par des autobus - dont les formes d’automobiles géantes nous étonnent un peu - et surtout par des voitures individuelles, souvent avec chauffeurs. Au pied de la colline, derrière la chapelle Sainte-Anne qui accueille les voyageurs montant du village, on avait donc prévu un garage, aujourd’hui tombé en ruines, pour protéger du froid nocturne et des intempéries les luxueux véhicules.
Des loisirs pour une clientèle sportive et fortunée Après des travaux réalisés par les entrepreneurs HUGONARD et JUDE en moins d’un an, l’inauguration put se dérouler le 6 janvier 1932, au début de la saison d’hiver. Les promoteurs JAY-GOULD et BAUDOIN surent inviter, en plus des maires du voisinage et de représentants des clubs sportifs, les personnalités locales les plus en vue : Léon BARETY, Jean MÉDECIN, le Docteur GRINDA, ou le Président du Conseil Général BERMOND, mais aussi l’aristocratie plus traditionnelle autour du Comte GAUTIER-VIGNAL et de la Princesse Aga-Khan… Devant l’ambition de ce projet et la clientèle visée, on peut être surpris de nos jours par le choix de Beuil et se demander quels loisirs, quelles activités sportives auraient pu, ou du, assurer le succès de l’entreprise. Il faut sans doute pour cela rappeler les débuts des sports d’hiver dans les Alpes-Maritimes depuis les années 1900. Le choix de Beuil trouve alors un premier argument si l’on se souvient du rôle pionnier des chasseurs alpins qui semblent avoir pratiqué le ski à partir de 1906. Peira-Cava, avec ses vastes casernes et ses hôtels, accueillit dès janvier 1909 un concours ski-luge-patinage. Mais, le Ski Club du département, créé la même année, choisit Beuil sur les conseils du Chevalier de CESSOLE pour organiser le premier concours officiel du 28 mars 1910. Ce concours révèle d’ailleurs aussi d’une façon pittoresque la fantaisie de ces notables de la Belle Epoque, en alternant le sérieux « 15 km fond » et des courses de skieurs portant des pyramides d’oranges, ou des seaux d’eau ! Ces compétitions se répétèrent jusqu’en 1914, puis repartirent de plus belle dès 1921, observant ainsi la même période de deuil que le Carnaval de Nice. Elles bénéficient après 1924 du soutien du Club Sportif de Beuil, fondé par Maître NABIAS, tandis que se créait une Fédération de Ski autour du Docteur Emile BÉCHARD et que le Ski Club de Nice se séparait de la section skieurs du Club Alpin Français, animée par Félix HANCY. Cette belle émulation encouragea tout le monde à être présent le jour de l’inauguration de l’hôtel…. Beuil accueillait donc les sorties des diverses associations, surtout celles du C.A.F. le samedi, le dimanche et déjà le jeudi pour les scolaires, les autocars franchissant héroïquement les gorges. Si la station semblait plutôt destinée à développer le ski de fond, il faut quelques belles courses de descente : depuis la Tête des Eguilles, mais encore depuis le Mounier lui-même, ce qui offrait 1 000m de dénivelé, au prix de risques qu’aucun organisateur n’accepterait de prendre aujourd’hui. Mais l’autre grande spécialité était le saut à ski. Ce sport, pratiqué depuis 1910, bénéficie en 1930 de l’inauguration d’un nouveau tremplin à la Condamine en présence du lieutenant POURCHIER, futur fondateur de l’Ecole de Haute Montagne de Chamonix et héros de la Résistance, mais aussi des Norvégiens BOHN et PETERSEN qui devint le Directeur sportif de la station. 1937 verra l’ouverture d’un tremplin olympique aux Launes, en vue du championnat de France. Beuil connut aussi la gloire par d’autres compétitions originales que furent les raids à ski Chamonix-Beuil : la seule association des noms évoque l’avenir glorieux qui semblait s’ouvrir à notre village du Haut-Pays niçois ! Il s’agissait pour des sportifs de très haut niveau de joindre à ski en une dizaine de jours ces deux stations en passant par Bourg Saint-Maurice, Saint-Martin de Belleville, Valloire, Briançon, Guillestre, Jausiers, Saint-Etienne de Tinée. La première édition se déroula du 14 au 22 février 1931, et la deuxième, du 7 au 16 février 1932, reçue à l’arrivée au tout nouvel « Hôtel du Mont-Mounier » fut une belle occasion de promotion pour l’établissement.
La direction de l’hôtel multipliait aussi les activités originales réservées à sa clientèle : les photographies montrent une patinoire aménagée sur un replat en contrebas où l’on pouvait même pratiquer le hockey sur glace, mais on proposait également une piste de bobsleigh, sans doute rudimentaire, et des chevaux susceptibles de tirer des traîneaux ou même des skieurs… Le directeur, Monsieur BOPP qui était également à la tête du « Provençal » de Juan, fit venir de Saint-Moritz un traîneau traditionnel de l’Engadine. Nous voyons donc que Beuil se dotait ainsi d’un potentiel permettant l’accueil d’une clientèle huppée du genre de celle qui fit le succès de Megève jusqu’à nos jours. Ajoutons que le réseau des casinos du groupe et des palaces du littoral aida à l’organisation de nombreuses réceptions mondaines, de galas en tenue de soirée attirant une clientèle fortunée aux côtés de personnalités du monde du spectacle. La cave était bien garnie, avec des spécialités de Bordeaux blancs, visibles dans les inventaires jusqu’en 1954 ! D’intenses campagnes de presse en France et aux Etats-Unis font monter la fréquentation à 3 848 nuitées en 1935-36.
Conjoncture défavorable et échec final Pourtant, l’hôtel avait connu une première faillite dès le 19 novembre 1935 : il n’avait pu ouvrir à nouveau que grâce à l’abandon par les créanciers de 60 % des 3 149 304 francs de dettes. Cela nous oblige à nous demander pourquoi Beuil n’est pas vraiment devenu une sorte de Davos des Alpes du Sud… A cet échec du « Mont-Mounier », les causes semblent à la fois conjoncturelles et internationales, mais également locales ou régionales. Pour l’échelon international, il suffit de rappeler que 1932 paraît dès l’origine une date catastrophique, subissant inévitablement les contrecoups de ce que nous nommons « la crise de 29 » ou « la Grande Dépression ». Si tous n’étaient pas ruinés, la récession était inquiétante et interdisait pratiquement une clientèle américaine dont on attendait beaucoup. La Guerre de 1939-1945 vint ruiner définitivement les espoirs d’une reprise : elle fut précédée dans notre région d’inquiétants bruits de bottes et elle s’accompagna d’opérations militaires jusque dans ces montagnes. L’établissement fut occupé militairement du 1er septembre 1939 au 2 juin 1940 et les dégâts occasionnés interdirent d’envisager une saison 1940-41, bien illusoire… Pourtant, ce fut peut-être le local qui porta le coup de grâce à ces beaux projets. L’accès restait tout d’abord difficile avec de fréquentes coupures dues aux éboulements. Si le Conseil Général souhaite et annonce dès 1930 l’élargissement de la route du Cians à 5 mètres, nous savons que le chantier sera long à réaliser et l’ouverture de la nouvelle route depuis Guillaumes favorisa davantage la future station de Valberg, lancée sur le col du Quartier, que l’ensemble Beuil-Les Launes. Cela nous conduit à évoquer la concurrence des stations voisines en matière de sports d’hiver. Si La Colmiane, développée sur la commune de Valdeblore après 1930, se place sur un créneau plus familial dès l’origine et dispose de champs de neige comparables, Auron et Valberg furent plus ambitieux ou menaçants. Auron, relié par une route depuis 1935 seulement, sut inaugurer en janvier 1937 le premier téléphérique du département qui permit la mise en valeur des belles pistes au flanc du sommet de Las Donnas, tandis que Beuil renonce à son téléphérique des Eguilles faute d’une entente avec la commune voisine de Péone… Et Auron avait ouvert en 1936 son Hôtel de Las Donnas. Les relations tendues signalées avec Péone sont motivées par les ambitions de Valberg, même si certains évoquaient des rancœurs remontant à l’époque de la domination des GRIMALDI ! Depuis le début du XIXème siècle, les courses de fond fréquentaient le col du Quartier ou le Sapet, mais un deuxième pôle apparaît très nettement à Valberg à partir de 1935, avec la construction d’un curieux « télé-luge », remonte-pente sur luge qui n’eut pas un grand avenir, et d’un « Grand Hôtel », inauguré en janvier 1936, dont le luxe était plus modeste, malgré de belles salles en rotondes.
Tout cela aggrava les difficultés financières d’un palace qui exigeait un nombreux personnel et qui ne sut pas créer une saison estivale, par exemple autour d’un golf envisagé au plateau Saint-Jean-Baptiste. Après la réquisition de 1940, l’hôtel fonctionna difficilement jusqu’en 1955, et on ne peut plus parler alors que d’une longue agonie jusqu’à sa transformation en un immeuble par appartements dont le site est fort beau mais qui a perdu sa façade originale au profit d’alignements de balcons plein sud… Toutefois, si nous pouvons regretter la triste fin du « Mont-Mounier » et l’échec de la création d’une station prestigieuse comparable à Megève ou Saint-Moritz, nous devons aussi penser qu’il a eu un rôle non négligeable dans le développement de l’actuelle station, plutôt familiale mais dynamique, de Beuil-Valberg.
BIBLIOGRAPHIE ET SOURCES BORDES M.(sous la Dir.) Histoire de Nice et du pays niçois, Privat , 1976 SAUDAN H. De l’hôtel-palais en Riviéra, « 7e fou », Genève, 1985 LOMBARD J-P. Histoire du ski dans les Alpes Maritimes de 1909 à 1939, Gilletta, 1985 1918-1958, la Côte d’Azur et la modernité, Catalogue expo, 1997 Victor De CESSOLE, un photographe dans les Alpes, Catalogue expo, 2002
A.D.A.-M., dossier « Mont-Mounier » ( 26J) Divers documents publicitaires.
Témoignage de Paul Bessi, dessinateur au cabinet d’architecture Dalmas, et visite de l’auteur dans l’hôtel désaffecté vers 1960. ----- [1] Jean-Michel BESSI est professeur d’Histoire Géographie au Collège Raoul Dufy de Nice, également auteur de nombreux articles dans la revue culturelle bilingue Lou Sourgentin (Article : « L’Hôtel du Mont-Mounier à Beuil, ou l’échec d’un palace dans le Haut-Pays », Pays Vésubien, 4-2003, pp. 28-33).
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