Les enseignements du Cadastre Napoléonien de Saint-Martin Vésubie
Présentation : un document fiscal
I°)
L’espace saint-martinois d’après le cadastre
1. Un territoire divisé par le traité de
rattachement (1860)
une partie française
une partie italienne
2. Un étagement des terres : topographie de
montagne
3. La place du village dans son territoire
4. Toponymie indicative : les quartiers
102 toponymes du cadastre
les différentes époques d’installation
II°) Le
monde agricole dominant
1. L’occupation des sols
nécessités productives de la
consommation :
la palette des productions
risques et espaces - l’emplacement des
pâturages
du pré au champ à la terre aux pâtures
à la forêt
2. Une structure agraire morcelée
de petites propriétés
morcellement et éparpillement
toutes natures de terres
le réseau des canaux
3. Les biens communaux
les pâturages et la forêt - reflet
d’un système sylvo-pastoral
les biens dans l’enceinte
III°)
Les construction
1. Un espace sacré et protecteur : les chapelles
un échelonnement
des ruines
2. Le monde « industriel »
forges, moulins, fours...
la boutique absente du document mais
pas des cartes postales
3. L’habitat sur le territoire de Saint-Martin
le village, des maisons peu élevées,
mais fortement divisées
l’habitat éclaté, des granges
saupoudrant le territoire
Conclusion : Les termes de l’évolution à venir
Diaporama
1.
Plan
d’assemblage du cadastre « Napoléonien »
2.
Vue de la
vallée depuis la Trinité
3.
Vue de la
vallée depuis Venanson, vers le nord
4.
Vue de la
vallée depuis Venanson, vers le sud
5.
Toponymie
des quartiers Villar - San Nicolao
6.
Toponymie
des quartier de l’entre-deux-rives
7.
Toponymie
des quartiers du sud jusqu’à La Musella
8.
Occupation
des sols des quartiers Villar - San Nicolao
9.
Occupation
des sols des quartiers de l’entre-deux-rives
10.
Occupation
des sols des quartiers du sud jusqu’à La Musella
11.
Le
parcellaire du sud jusqu’à La Musella
12.
Occupation
des sols des biens communaux
13.
Occupation
des sols du village
14.
Réseau
hydrographique et d’irrigation - Les canaux
15.
Plan de la
protection spirituelle du territoire
16.
Chapelle
Saint-Antoine
17.
Chapelle
Saint-Bernard
18.
Chapelle
Saint-Jean
19.
Chapelle
de la Miséricorde
20.
Chapelle
de la Sainte-Croix
21.
Chapelle
Saint-Sébastien - Saint-Roch
22.
Chapelle
de la Très Sainte Trinité
23.
Paroissiale
24.
San Nicolao
25.
La rue
Droite de la Bealiera
26.
Le moulin
27.
La rue des
Martinets et le lavoir
28.
Four à
Chaux
Présentation : un document fiscal
Notre village a de tout temps connu les documents
fiscaux, sous forme d’affouagement, les relevés de feux, ou de rôles de
taille, l’imposition étant personnelle dans les pays de droit écrit au
Moyen Age. Effectivement, dès le XVème siècle, Saint-Martin possède ce
type de document dans ses archives. Le cadastre dit « Napoléonien » est
pourtant le premier recensement des propriétés à le présenter aussi sous
forme de plan. Un double document, de nature fiscale, destiné à
considérer la propriété foncière et à la représenter, à une époque où le
droit de vote est réservé aux seuls propriétaires importants, seuls à
avoir quelques raisons de participer activement à la vie de la Cité. Mais
pas les seuls à la défendre, en cas de besoin. Rappelons en préambule que
le plan ne jouait aucun rôle juridique, seulement informel, et que son
établissement à donné lieu à quelques réclamations, et à sûrement plus
d’accommodement dans l’installation des bornes-limites.
Aujourd’hui,
ce document nous apprend l’espace tel qu’il est apparut sur le plan et
dans la matrice, après analyse.
I°)
L’espace saint-martinois d’après le cadastre
L’espace saint-martinois est largement découpé par les
multiples vallons creusés par l’érosion et le déferlement des pluies
orageuses. Ces découpages naturels sont à la base de ceux du cadastre :
1.
Plan d’assemblage du cadastre « Napoléonien »
Le plan
d’assemblage du cadastre s’établit du nord au sud, de la rive droite du
Boréon à la rive gauche de la Vésubie. Les feuilles sont découpées
majoritairement par les nécessités topographiques.
2.
Vue de la vallée depuis la Trinité
Les vallées
se découpent en laissant de larges espaces de plateaux, sur les versants
doux et élevés.
3.
Vue de la vallée depuis Venanson, vers le nord
Vers le Nord
s’ouvre la vallée du Boréon, tôt humanisée. Les pentes les plus douces
sont fortement organisées, même à des altitudes élevées.
4.
Vue de la vallée depuis Venanson, vers le sud
Vers le Sud,
l’espace s’élargit pour permettre une occupation agricole plus dense. On
y retrouve les plus beau champs. Nous verrons quelle est leur destination
d’après le vieux cadastre. Aujourd’hui, on ne voit plus guère que des
prés, quelques rares parcelles encore cultivées. La continuité agricole a
disparu.
1. Un
territoire divisé par le traité de rattachement (1860)
Le cadastre
Napoléonien nous présente une vue partielle de l’espace Saint-Martinois,
divisé depuis le traité de Rattachement de 1860.
une
partie italienne
La partie du
territoire de Saint-Martin devenue italienne rassemble les hautes terres,
au-delà de l’espace agricole. Elle rassemble la grande majorité les
terres communales (les anciennes terres régaliennes). Les propriétés
privées y sont rares. Elles ne concernent que le fond des vallées. Elles
ne sont pas pour autant abandonnées, puisque le traité de rattachement
autorise les propriétaires à introduire leurs productions sur le
territoire français, sous surveillance de l’administration douanière.
une
partie française
La partie
française correspond à l’essentiel du territoire utile à
l’autosubsistance de Saint-Martin. C’est aussi l’espace de la propriété
privée, proche du village. La structure médiévale y transparaît.
L’histoire de cet espace a connu des phases d’extension et de contraction
agricoles, qui s’y devinent encore, même si les premières, d’après mes
estimations, ont été plus fréquentes et plus franches. Les abords du
village répondent à des préoccupations plus immédiates. Notre plan
cadastral précède la construction de la bretelle de rattachement à la
place neuve. Il nous montre encore l’enchevêtrement des jardinets
précieusement entretenus. Au-delà, la continuité agricole est acquise, à
la vieille de son abandon.
2. La
place du village dans son territoire
Le village lui-même n’est pas encore totalement urbanisé.
Il y subsiste, ça et là, quelques parcelles, parfois des pièces de prés,
en dehors des quelques jardins adjacents aux maisons. Le village s’étire
vers ce que les documents anciens appellent la Cima de Villa,
après avoir conquis les derniers plateaux des abords de la Frairie,
au pied du castrum originel.
Le site
choisi au XIIème siècle ne l’a sûrement pas été au hasard. Si l’on
accepte la théorie selon laquelle le « coeur » de l’implantation humaine
se situait, jusqu’à la fin du XIème siècle dans la région d’Andobio,
autrement dit sur le versant de la rive droite du Boréon, sa « descente »
sur le site actuel du village le replace au centre d’un terroir plus
vaste. C’est cette « faim de terre » qui devait alors être nécessaire au
développement démographique qui lui était inconnu jusqu’alors.
Le village se
situe à même distance des hautes terres cultivées (ensemencées) formant
les marges supérieures des emblavures du Villar, et de la part la
plus méridionale du terroir aux abords de Castagners et de La
Musella.
Au-delà de
cet espace purement subsistancier et agricole s’élèvent les espaces de la
selva et des pâturages. Les bois communaux sont, pour l’essentiel,
hors de France. Il en est de même des pâturages, et des quatre
bandites principales de Saint-Martin : le Devenzé, le
Borreone, Cirieigia et Salezes. Je ne m’étendrais pas
sur le sujet, ces espaces étant en dehors de cette étude.
3.
Toponymie indicative : les quartiers
Le plan et la matrice cadastrale nous apportent
d’importantes indications sur la toponymie locale. Leur relevé nous en
présente 102. Le descriptif des parcelles nous permet d’en dessiner et
préciser les contours, d’en rappeler la consistance par le récit des
propriétaires déclarants. L’espace vécu transparaît dans ce document
fiscal établit par des experts extérieurs à nos villages.
5.
Toponymie des quartiers
Villar - San Nicolao
Sur cette
rive, l’espace est clairement définit. L’étude rapide de sa toponymie
nous fait apparaître plusieurs époques d’implantations et de
surimpositions des noms des quartiers. Nanduebis, relique de l’Andobio
médiéval, a été repoussé au plus haut de la montagne. C’est l’un des
toponymes les plus anciens qu’il nous soit parvenu. Preuve également de
son importance passée. Puis toute une série de quartiers d’origine
médiévale, surimposés au substrat antique : Villar, Ciastel, Condamine...
et bien entendu San Nicolao. Cette concentration, unique à
Saint-Martin, tendrait à renforcer la thèse du site originel d’une
implantation humaine dispersée.
6.
Toponymie des quartiers de l’entre-deux-rives
Cet espace
nous montre une organisation fort différente. Les toponymes répondent
déjà à une occupation agricole de l’espace. On pressent qu’ils datent de
l’époque d’implantation du village. Les axes de défrichements longent les
cours d’eau : Gaudissart nous en offre le meilleur exemple,
clairière de défrichement dans la forêt.
Le versant le
mieux orienté et le protégé des abords du nouveau village fut alors
réservé à la production locale des vignes : Las Vignassas,
territoire « communal » d’ailleurs partagé au XVIème siècle entre les
citoyens de Saint-Martin, symbole de l’appropriation privée et de la
pression des lignages pour acquérir ces unités de première importance
dans la structure productive d’une société agraire. Et bien plus quand on
connaît les difficultés climatiques qui rendent délicat le mûrissement
des raisins à nos altitudes.
7.
Toponymie des quartiers du sud jusqu’à
La Musella
Le dernier
espace nous montre une profusion, un enchevêtrement, une grande confusion
des quartiers qui sont, avouons le, à des altitudes plus modestes.
L’espace agricole atteint rarement 1.300 mètres d’altitude. De vastes
versants doux se succèdent, descendant progressivement vers le tracé de
la Vésubie.
Très ancienne
est l’appellation de Nantella, Antella dans les textes
anciens. La vocalisation a sans doute conservé la forme la plus ancienne
en rajoutant le « N » indiquant l’action d’aller, de se rendre
vers.... Les explications avancées par le professeur COMPAN et le docteur
PASCHETTA me semblent incomplètes. J’avancerais, sans être un grand
spécialiste de la question, la variante de « Clairière près du cours
d’eau », qui correspondrait bien avec la prise de possession progressive
du territoire telle qu’on peu l’imaginer. L’espace compris entre ce
quartier et le village actuel a dû être longtemps inexploité. La
clairière de défrichement remonterait alors à une période an-historique.
La progression de l’espace agricole vers le sud a pu être rythmé par le
découpage des cours d’eau.
Entre le
cours du vallon du Cruos et de Castagners, la complexité
des quartiers est portée à son extrême : le Cruos déjà cité,
Téulliero, Nantello, Villaron, Pestier donnent
à cette région un aspect entremêlé. Peut-être peut-on y voir, autour
d’une ancienne zone de défrichement, une implantation humaine un peu plus
conséquente, voire permanente à des époques reculées. Cela expliquerait
la présence sommes toutes assez paradoxale du Villaron, mais aussi
l’incompréhension dans laquelle nous plonge le toponyme de Pestier,
qui se trouverait alors beaucoup plus proche des habitations qu’il ne
pouvait l’être du village, si tant est qu’il y eut alors village. Je
verrais volontiers quelques zones de peuplement, d’éparpillement réduit,
l’une vers Andobio, l’autre à Antella, séparées peut être
jusqu’à l’implantation du village actuel.
Notre plan
cadastral se révèle un excellent conservateur des anciens toponymes, se
plaçant aux marges de l’époque contemporaine qui a tendance à en laisser
disparaître certains.
2°) Un monde
agricole dominant
Mais ces documents fiscaux nous apportent aussi de
multiples indications sur le monde agricole qu’ils présentent, qu’ils
dissèquent en unités. Je m’intéresserais tout d’abord à l’occupation des
sols, puis à la structure agraire qui nous apparaît.
1. L’occupation des
sols
Les
contraintes du relief et d’altitude des terres impliquent leur emploi
particulier, sans faire preuve d’un grand déterminisme géographique. La
matrice cadastral a classifié les parcelles suivant leur destination.
Ainsi trouvons nous toute la palette des productions agricoles, à partir
d’un étagement des natures.
8.
Occupation des sols des quartiers Villar - San
Nicolao
Une
présentation de la légende s’avère nécessaire. Partant de la rivière, en
s’élevant nous trouvons :
en vert foncé les prés
en marron les champs labourés et irriguées (les terres
arrosables)
en orange les terres « sèches »
en vert claire les pâturages
en gris les forêts
enfin, pour le détail, en violet les châtaigneraies
et en jaune les jardins. Aucune désignation n’y répond
dans cette zone.
Cette
nomenclature se retrouvera dans toutes les zones d’occupation des sols
Revenant à
notre point de départ, quelques zones peuvent être mises en évidence.
L’attention est naturellement portée sur les champs et prés. Ils longent
la rivière, ce qui paraît naturel. Aux champs succèdent les prés plus
l’on s’éloigne du village. Ici encore, rien que de très naturel. Mais le
plus étrange est la suite de leur étagement sur les versants de
Ciastel et du Villar, et cela malgré des altitudes qui
auraient pu être dissuasives, jusqu’aux abords de 1.600 m. L’exposition
de ces terres, en adret, l’explique. Mais une analyse plus historique
peut également être avancée. Nous nous rapprochons dans cette région de
la Terra Mitenca, sujet de siècles de confrontation entre les
communautés de Saint-Martin et de Saint-Dalmas Valdeblore. Se sont
également des reliques de la première occupation humaine de ce versant,
des terres cultivées « de temps immémorial » comme le disent les anciens
documents quand il s’agit de démontrer l’ancienneté mais aussi une
connaissance induite par la tradition orale transmise.
Dans le
détail, certaines terres, le long des vallons, sont réservées aux
pâturages, preuve supplémentaire si cela était nécessaire, du risque
d’inondation encore présent dans les mémoires. La mise en valeur des
terres est si pénible que toutes zones à risques doit être écartée d’une
production si nécessaire à la survie.
Rappelons
également que le spectacle du paysage que nous pouvons voir aujourd’hui
est foncièrement différent de celui qui se présentait aux contemporains
du cadastre, qui étaient confrontés à un espace bien plus dénudé, nu
d’arbres jusqu’à des altitudes importantes. Les campagnes de reboisement
débutent d’ailleurs dans ces années 1870...
9.
Occupation des sols des quartiers de l’entre-deux-rives
La deuxième
zone présentée, l’entre-deux-rives, est fort différente. Ici, la
confluence des deux vallons explique en partie l’étagement et la
répartition des natures d’occupation du sol.
L’aménagement
des terres agricoles y a obligé à d’importants efforts de construction de
surface, de planches. Les cours d’eau sont accompagnés par les prés de
bord de rive. Trois zones de champs se détachent : les quartiers de
Roughiera - Vignassas - Saint-Antoine, celui de Coutourouna,
et une partie de Clouas - Couanas. Le premier aux abords du
village s’explique par l’exposition et la proximité. Les deux autres se
présentent différemment, grâce aux conditions micro-géographiques.
La totalité
du versant rive gauche du Boréon, dès que l’on s’élève, est occupé par
des bois. Au delà de la ligne de fait, ce son plutôt des pâturages, dans
une région d’adret impropre à l’agriculture.
10.
Occupation des sols des quartiers du sud jusqu’à La
Musella
Le sud du
terroir est fortement marquée par l’empreinte des terres agricoles. Le
souvenir du grenier à blé du village s’exprime encore dans la mémoire
collective. On explique encore aujourd’hui le toponyme de Nantelle
par le « lieu où l’on cultivait le blé, où on le battait ». On sait ce
qu’il faut en penser. Mais l’anecdote est significative. De fait, les
terres labourées y sont nombreuses, installées sur des versants doux et
amples. Plus bas, se retrouvent les prés, accompagnant de manière
classique le cours de la rivière. Plus haut, les replats et
micro-plateaux offrent quelques possibilités à l’agriculture. Mais
l’altitude, la difficulté d’accès et surtout le réseau plus lâche des
canaux d’irrigation obligent à extensifier leur utilisation.
C’est dans
cette région méridionale que nous retrouvons des productions annexes mais
d’une grande importance pour l’économie locale : les châtaigneraies, qui
culminent à des altitudes relativement importantes, sur terrains
siliceux. L’apport de ses produits a offert un complément indispensable à
la subsistance des populations locales durant des siècles. Le cadastre
« Napoléonien » nous les présente sans doute en régression, du moins en
voie d’abandon. Les qualités présentées par le récapitulatif de la
matrice sont médiocres, voir mauvaises. Leur entretien paraît déjà
déficient. Par contre, les quelques oliviers présent à cette époque aux
Castagners justement, n’apparaissent pas dans la matrice. Seuls
les actes notariés nous apprennent leur présence. Leur mention même
incite à penser qu’il s’agit de plantes rares à ces altitudes, puisque
l’on précise alors leur nombre (1 à 3 dans les actes de vente
considérés). N’apparaissent pas non plus les plantations de figuiers. Ni
d’ailleurs aucune forme d’arboriculture d’appoint que l’on sait tout de
même présente sur les rebords des planches ou dans des zones
topographiques moins propices aux céréales.
Les marges
altitudinales de cette partie du terroir saint-martinois sont en majorité
formées par les pâturages. Les anciennes photographies connues,
présentant en arrière plan les montagnes bordant le village, nous
rappelle qu’à cette époque la forêt avait fortement reculée. Elles nous
montrent également les anciens chemins de parcours, ainsi que les dégâts
consécutifs de l’érosion. En cela aussi, le paysage à bien changé depuis
le rattachement à la France.
2. Une
structure agraire morcelée
Après avoir considéré l’occupation des sols dans cette
région, il est temps de se consacrer à la structure de la propriété à
Saint-Martin.
11.
Le parcellaire du sud jusqu’à La Musella
Cette
diapositive nous montre la mise en concordance des feuilles du cadastre,
dans le même espace que précédemment, après un important travail de
rectification d’échelles. Une première constatation s’impose. L’espace
est dominé par l’éclatement parcellaire. Celles qui forment le coeur de
la structure productives, les terres labourables, couvrent en général des
superficies réduites. Les parcelles décrites par le cadastre englobent
bien souvent plusieurs planches, plusieurs murs de soutènement. Ceux-ci,
par contre, limitent parfois des superficies répondant à des appellations
locales : l’eminaou correspondant à une émine, pour environ 800 m²
; la sestaroun ou starate ou sesterée pour 1.600 m²
environ. Ces appellations n’apparaissent que très rarement dans les
documents. Par contre, la mémoire collective les a conservé.
L’orientation des parcelles répond aux préoccupations topographiques. Un
mur, personnel, tombé depuis quelques années et remonté le printemps
dernier a révélé un tesson de poterie, profondément inséré dans le mur
relique, qui, une fois analysé par les soins de Jean Petrucci, s’est
révélé dater du XVIème siècle, provenant de Vallauris. Une indication
éparse glanée sur le terrain après avoir relevé quelques indications dans
les documents.
Il existe une
véritable respiration de la propriété privée. Des phases de développement
et de réduction de leurs superficies se succèdent à chaque héritage. En
retraçant les limites des propriétés familiales, nous nous apercevons que
les parcelles sont regroupées en exploitations agricoles, généralement de
faible importance, autour d’une grange ou partie de grange.
Ces unités
productives ne forment pas à elles seules la totalité des biens
patrimoniaux des familles. En fait, elles sont éparpillées du sud au nord
du terroir, couvrant ainsi toutes les possibilités de productions,
variant suivant l’altitude, de la nature et de la qualité de la terre.
Mieux encore,
en établissant la nature du voisinage, nous nous apercevons que les
propriétés confrontent souvent avec des familiers, des parents. L’étude
est en cours, et pourrait révéler des ensembles significatifs de parenté,
des « quartiers lignagers », qui se retrouveraient peut-être dans la
structure urbaine.
12.
Réseau hydrographique et d’irrigation - Les canaux
L’ensemble de
cette structure foncière est renforcée par la présence d’une multitude de
canaux d’irrigation. D’importants canaux conduisent l’eau captées en
altitude et dans les vallons le long des versants pour alimenter de
grandes zones agricoles : un seul exemple suffira, avec le canal de
Mare, qui s’étend sur 9 km. A partir de ces grandes « artères », une
multitude de petites connexions, de capillarités irriguent les champs.
Nous les retrouvons sur le plan cadastral. J’en ai reproduit les
principaux tracés. Un constat s’impose quant à l’importance de ce réseau.
Il couvre totalement l’espace que nous avons vu occupé par les terres les
mieux cultivées. Ceci explique cela. Au-delà de la zone couverte par ces
canaux, l’agriculture reste soumise au bon vouloir climatique, à
l’épuisement des sols, et implique une grande souplesse d’utilisation, en
introduisant de longues périodes de rotations.
C’est une
oeuvre séculaire, que le XIXème siècle nous présente à son apogée, en
considérant quelques nouveautés dues à l’introduction par
l’administration française d’une politique de soutien et de développement
agricole prompte à confirmer des liens récents entre la nouvelle
République (la IIIème) et les populations locales, accompagnant une
oeuvre majeure de restauration des terrains de montagne. Les débuts du
XXème siècle apportèrent d’ailleurs une plus grande technique à ces
canaux. Les dossiers de la préfecture nous présentent une série d’études
menées par l’administration des Ponts & Chaussées qui confirment cette
vision, et tentent d’introduire la modernisation de ce réseau jugé peu
performant, en proposant son bétonnage partiel. Malheureusement les fonds
ont souvent fait défaut, quand il ne s’agissait pas d’un abandon partiel
des espaces agricoles concernés.
13.
Occupation des sols du village
Un cas
particulier nous est présenté par l’occupation des sols du village.
Autour des habitations, se retrouvent un grand nombre de pièces de
terres, le plus souvent réservées aux jardins. A cette époque, le
contournement du village n’était pas encore établit. L’ancienne structure
de production de proximité existait encore. Les toponymes sont
suffisamment significatifs : L’Aïga, Lo Jardin do Sant’Anna, Ghà,
dont certains ont disparu des cartes et des mémoires. Quelques espaces
s’individualisent à l’Ouest, et au Sud, mais aussi vers La Frairia,
ou au nord, vers la Cima de Villa.
Ce sont les
reliques d’un ancien système, de l’époque de contraction du village
autour de son espace par les nécessités productives. A la veille du XXème
siècle, l’urbanisation devient conquérante. Nous en reparlerons.
3. Les
biens communaux
14.
Occupation des sols des biens communaux
Abandonnant
les propriétés privées pour nous intéresser aux biens communaux. Nous les
retrouvons occupant une importante partie du territoire de Saint-Martin.
Ils sont localisés en haut des versants, dans les vallons. Mais la
caractéristique principale est contenue dans leur nature. Ce sont des
pâturages ou des forêts. Rien d’autre. Au delà de la frontière de 1860,
la quasi-totalité de l’espace est concerné par les biens publics. Ici
encore, nous retrouvons les mêmes natures de sols, et plus généralement
l’espace des anciennes bandites. Ils sont le reflet d’un système
sylvo-pastoral que la communauté conquérante s’est rapidement approprié,
et qui forma longtemps la base de son budget, et parfois ses seuls
revenus, lui permettant de surmonter ou d’atténuer les difficultés
conjoncturelles de notre histoire.
L’inculte,
formant les marges du territoire, appartient aussi au domaine public. Ces
terres sont le résultat d’une appropriation ancienne des biens du Fisc,
des terres régaliennes, concédées après coup par le souverain. La
communauté de Saint-Martin, bénéficiant de son éloignement des centres du
pouvoir du comte de Provence mais aussi de sa situation de marge
frontière, de Marche comme on appelait cela à l’époque, en avait
obtenu la propriété et l’usage, versant seulement au souverain un cens de
reconnaissance. « Loyer » bien modique qui se transforma naturellement à
partir de l’époque savoyarde en impôt, pesant sur toutes les terres,
aussi bien publiques que privées. Autre temps, autre système de
reconnaissance.
3°) Les
constructions
Une des caractéristique du plan cadastral napoléonien est
celle du quadrillage de l’espace par les bâtiments. Le terroir est
fortement marqué par cette empreinte. Tout comme les chemins, l’habitat
présente l’avantage d’être très peu mobile. Son implantation répond à un
besoin, intimement lié à la structure spatio-économique du terroir. Il
s’agit de l’un des élément de son appropriation. Il est donc pertinent de
l’utiliser en en faisant plus qu’un simple marqueur.
1. Un
espace sacré et protecteur : les chapelles
La marque la plus prégnante de cette appropriation est
celle de la représentation que veut se donner la communauté. Répondant à
un besoin ostentatoire mais aussi protecteur, cette dernière implante
rapidement un certain nombre de chapelles, le nombre et la définition
dépendant de l’époque et des moyens du groupe humain. Saint-Martin a
érigé à divers époques de son histoire un grand nombre de ces chapelles.
15.
Plan de la protection spirituelle du territoire
Au total, 12,
qui s’échelonnent du nord au sud du terroir, le limitant et n’allant pas
au-delà. Toutes ne répondent pas à la même définition. Quelques-unes sont
d’origine médiévale (7), d’autres modernes (5). Certaines sont chargées
de la protection anti-épidémiologique de la Cité. D’autres sont plus
particulièrement réservées à des groupes, confréries ou familles
(lignages).
16.
Chapelle de la Très Sainte Trinité
La plus
septentrionale répond à cette deuxième catégorie. Elle domine un lieu
sacré, symbolique de l’histoire non-écrite de Saint-Martin : la région du
Ciastel et du Villar déjà entrevue, pour laquelle nous
avons constaté une occupation des sols particulière.
17.
Chapelle San Nicolao
Immédiatement
en dessous, Saint-Nicolas, la plus ancienne connue, qui se place au coeur
du système de production médiéval et seigneurial, surveillant La
Condamine, la terre noble, seigneuriale. De fait, cet espace de fond
de vallée, relativement plat, permet un agriculture plus facile, sur des
surfaces plus accueillantes.
18.
Chapelle Saint-Antoine
19.
Chapelle Saint-Jean
Le haut du
village est protégé par ces deux chapelles. La première, protection
anti-épidémique classique, se place au débouché du vallon de la Madone,
protège également le cheminement des convois, des pèlerins et des
voyageurs. C’est une chapelle médiévale, vraisemblablement très ancienne
(XIIIème-XIVème siècles ?). Propriété privée, son emplacement est devenu
aujourd’hui un simple garage, bétonné.
Tout près
s’élevait au Moyen Age une chapelle dédiée à Saint-Grat. Elle est repérée
dans quelques documents d’archives, mais disparaît à une époque
indéterminée, sans doute avant le XVIIème siècle, pour des raisons
inconnues.
Toute aussi
proche de l’enceinte était la chapelle Sainte-Anne, au pied de la porte
du même nom, ouvrant sur les jardins de proximité, dont les anciens
cadastres nous conservent le toponyme : lo jardin da Sant-Anna.
Elle fut détruite lors de la construction de la bretelle de contournement
du village, au siècle dernier, et malgré le désir de la reconstruire un
peu plus loin, et la conservation de fonds à cet effet, elle disparut
complètement.
La seconde
chapelle est plus récente, érigée au XVIIème siècle, oeuvre privée. Elle
répond plutôt au développement urbain du village, qui s’étend alors vers
le nord du plateau, gagnant sur l’espace des anciennes vignes.
20.
Chapelle de la Sainte-Croix
21.
Chapelle de la Miséricorde
Dans
l’enceinte Moderne s’élèvent les deux chapelles des Pénitents de
Saint-Martin. En haut du village, la chapelle du Gonfalon. En son centre,
celle de la Miséricorde. Deux espaces accompagnés d’anciennes places
hors-les-murs.
22.
Chapelle Saint-Sébastien - Saint-Roch
Sortant du
village vers le bas de la vallée, deux anciennes chapelles de proximité
ont aujourd’hui disparu. Celle qui protégeait l’ancien pont qui enjambait
le vallon de la Madone au pied du village. Puis, à guère de distance, la
chapelle Saint-Joseph. Le tableau qui ornait le maître-autel se trouve
peut-être aujourd’hui dans une chapelle latérale de la paroissiale, où
deux oeuvres, copie d’un même original, peuvent encore s’y voir, ce qui
peut paraître étonnant.
La chapelle
dédiée aux saints Sébastien et Roch existe encore aujourd’hui. Il ne
s’agit pourtant que d’une reconstruction du siècle dernier, puisque le
tracé de la route coupait l’édifice. Contrairement à Sainte-Anne,
celle-ci fut réédifiée, grâce aux libéralités d’un puissant donateur.
23.
Chapelle Saint-Bernard
La plus
méridionale des chapelles est dédiée à saint Bernard. Cette chapelle aura
500 ans l’année prochaine. Elle est aujourd’hui devenue propriété privée.
Chapelle de quartier, elle fut longtemps un édifice familial, répondant à
une forte présence de ce lignage sur cet espace.
24.
Paroissiale
Mais le
centre de l’espace sacré de Saint-Martin est occupé par la paroissiale,
sous le vocable de Notre-Dame de l’Assomption, est dédiée à saint Martin.
C’est un édifice majeur, l’une des plus belle pièce architecturale du
haut pays. Son ampleur même étonne quand on le replace dans un contexte
architectural médiéval. Il couvre une superficie bien trop importante,
preuve qu’il s’agit d’un bâtiment relativement récent, ce qui n’enlève
rien à ses possibilités d’emprunt à des sous-structures antérieures. Sa
façade baroque offre un bel exemple d’élévation et d’équilibre des
volumes.
2. Le
monde « industriel »
La matrice cadastrale nous présente également un ensemble
d’activités préindustrielles présentes sur le territoire de Saint-Martin.
Bon nombre d’entres-elles sont disposées à l’intérieur de l’enceinte.
25.
La Rue Droite et la Bealiera
On y retrouve
les forges (2) et les fours (3), rassemblés dans l’espace ancien du
village. Contrairement à d’autres villages et communautés voisines,
Saint-Martin se caractérise par une importante concentration de ces
pièces d’équipement.
26.
Le moulin
27.
La rue des Martinets et le lavoir
Seul le
moulin et les martinets échappent à cette règle, puisqu’ils nécessitent
une importante adduction d’eau et des conduites forcées. Le moulin est
présent au XVIème siècle sur cet emplacement. Les documents antérieurs ne
précisent pas l’emplacement, mais on sait qu’il existe déjà au XIVème
siècle. C’est alors un bien régalien, appartenant au comte de Provence,
cédé à la communauté. Il est fort probable que d’autres structures de ce
genre existaient auparavant. Il pouvait alors s’agir de pièces plus
légères, moins formelles, dès que le groupe humain pouvait s’être
regroupé, comme cela se retrouve par ailleurs.
28.
Fours à chaux
Autres
éléments de ce monde d’autosubsistance et de tradition « autarcique »,
les fours à chaux, nombreux sur le terroir, proches des gisements de
gypses et des bois nécessaires à la chauffe des matériaux. Je n’ai pas
encore réussi à les tous les retrouver. Le plus connu, que je vous
présente, n’apparaît pas sur le plan cadastral, étant postérieur à son
établissement. L’époque du cadastre est celle des frémissements du
développement urbain moderne. C’est ainsi que régulièrement dès cette
époque la municipalité demande la création de nouveaux fours, les besoins
locaux étant en nette progression pour restaurer les anciens bâtiments,
et élever de nouveaux « chalets ».
Par contre,
les boutiques, omniprésentes sur les cartes postales et photos anciennes
n’apparaissent pas dans le cadastre. L’activité commerciale quotidienne
nous échappe ainsi totalement.
3.
L’habitat sur le territoire de Saint-Martin
Hors les murs, les bâtiments sont omniprésents sur le
terroir de Saint-Martin, mais disparaissent dès que l’on quitte le
territoire français. Au-delà débute l’aire de l’élevage et des forêts.
Tous ces bâtiments ruraux sont des édifices d’exploitation. Il n’y a que
très peu de maisons rurales. On ne vie qu’au village. Seules quelques
familles importantes peuvent se permettre de symboliser leur
appropriation du terrain. En même temps que la grange, le bâtiment offre
des étapes à l’élevage domestique dans son cheminement annuel qui le mène
des basses terres des fonds de vallée aux alpages. Les granges saupoudre
véritablement le territoire. Elles reflètent également l’éclatement de la
propriété privée et des exploitations familiales.
Dans le
village, les maisons sont nombreuses, peu élevées, répondant à une
structure ancienne et coutumière. Leur caractéristique se place plutôt
dans leur extrême division interne. Plusieurs familles, foyers, se
partagent le plus souvent les bâtisses. Elles sont largement partagées
lors des successions. Les séries de testaments nous montrent des
stratégies de partages ordonnées suivant les désirs du chef de famille,
le propriétaire. Il tente de prévoir les désagréments futurs ou les
affrontements possibles en offrant à chacun une solution immobilière. Les
indivisions sont nombreuses.
L’habitat
offre une image condensée des différentes structures qui organisent la
vie quotidienne à Saint-Martin à la fin du XIXème siècle. C’est un résumé
du relationnel de notre village.
Conclusion : Les termes de l’évolution à venir
Le document que je viens succinctement de vous présenter
offre à nos regards l’image de l’appréhension d’un espace aujourd’hui
disparut. Les reliques que nous retrouvons ont perdu le sens qu’elles
avaient alors pour les contemporains. Pour conserver leur compréhension,
l’étude du cadastre est nécessaire. Bien plus, elle se révèle l’unique
moyen de retrouver ces traces. Pièce de notre patrimoine commun, elle
permet de relier l’espace à l’individu et aux structures englobantes qui
régissaient cette société. Retrouver la vie des saint-martinois et
reconstituer leur environnement paraît être une tâche écrasante, cette
étude permet d’y apporter une contribution certaine.
Je vous
remercie de votre attention.
E. GILLI