Le passage devant le
Conseil de révision est un moment important dans la vie des jeunes hommes
car il permet d’affirmer sa qualité d’homme et d’obtenir « un brevet de
virilité ». Mais l’épreuve est redoutée car elle est synonyme de
déracinement, puisque bientôt il faudra quitter le « pays » et parfois
même partir aux colonies
.
La convocation devant le Conseil de révision est donc un rite de passage
fondamental entre la condition de jeune homme et celle d’adulte. Pour
clôturer l’épreuve, les conscrits organisent une fête qui réunit toute la
« classe » et joue un rôle d’exutoire. Boissons, chants, défilés...
permettent d’exorciser les craintes et de donner du courage aux
conscrits. On fête aussi bien la réussite des « bons numéros » que la
malchance des autres. Cet état d’esprit permet d’expliquer que les
conscrits de Saint-Martin portent une chéchia
.
Il s’agit, par un acte cathartique, de conjurer le sort et d’éviter
l’aventure redoutable que représente alors un départ pour les colonies.
Cet attribut fait son apparition après la Première Guerre mondiale, et
peut avoir été ramené par certains « conscrits »
qui ont terminé leur service militaire en Afrique du Nord, parfois
plusieurs années après la fin des hostilités.
Le déroulement de la
fête des conscrits a laissé de nombreux témoignages. A
Saint-Martin-Vésubie, la semaine qui précède la tenue du conseil de
révision est animée. Plusieurs temps forts apparaissent.
Le drapeau des conscrits : Tous les «
classards » se cotisent pour acheter un drapeau tricolore qui va devenir
l’emblème de la classe. Chaque classe personnalise sa bannière en
peignant ou en brodant une image, généralement dans la couleur blanche
(1908 : un fantassin au pantalon rouge « garance », 1911 : Jeanne d’Arc,
1912 : un chasseur alpin, 1914 : un cuirasser, 1926 et 1931 : un cavalier
sabre au clair, 1943 : le maréchal Pétain, 1945 : le village survolé par
un avion, 1946 : le village).
Le drapeau des conscrits est une propriété commune. Il ne peut être ni
cédé, ni abandonné. Il est transmis de l’un à l’autre à la suite du décès
du titulaire. C’est le « dernier de la classe » qui le détient
.
La fête des conscrits : Les jeunes gens se
réunissent quelques jours avant « l’épreuve » du Conseil. Ils passent
dans les familles et récoltent tout ce qui peut être utile à la fête :
denrées, argent… « On était invité chez les filles… puis on mangeait tous
ensemble, avec elles »
.
Ces témoignages consacrent le caractère commun de la fête, occasion de
renouveler le sentiment d’appartenance au groupe. Avec le drapeau, la
classe possédait également la timbale (gros tambour vertical) qu’il
fallait « absolument crever avant la fin de la fête, sinon on n’était pas
un bon conscrit. Elle était refaite chaque année, payée par les conscrits »
.
A Saint-Martin, les Conscrits faisaient souvent la fête avec ceux de
Belvédère. Jean PLENT
le rappelle : « le lendemain, les types de Belvédère nous invitaient à
aller là-bas, alors on allait là-bas... ça donnait de l'ambiance, hein ! ».
Les villages se rencontraient selon les affinités traditionnelles
héritées. La confrontation entre jeunes gens des différents villages du
canton ranime les querelles de clocher. Les rivalités ancestrales
resurgissent et il arrivait que des affrontements se déroulent entre ceux
pour lesquels « l’amitié » n’était pas la même. Jean FRANCO de Belvédère
nous racontait encore : « on rejoignait ceux de Saint-Martin, pour faire
la fête, mais quand on rencontrait ceux de Roquebillière.... tu comprends... »
.
La farandole des Conscrits : Arrivait enfin
le jour du conseil de révision. Les habitudes ont évolué au fil du temps,
mais à une époque tardive, il était de coutume de tenter de s’échapper
symboliquement. Le vainqueur du « jeu » était celui qui avait réussi à
s’éloigner « le plus loin possible sur la route de Nice avant de se faire
rattraper par les gendarmes, lancés à leur poursuite »
.
Il fallait « faire attendre » ces Messieurs, représentants de la plus
haute autorité.
En sortant du conseil
débutait la farandole du Conscrit. Au son du tambour, les conscrits
traversent les rues du village en direction du bar. « Alors, on criait :
'Partira', 'Partira pas', 'Partira'... selon »
.
Le Bar du Conscrit : Autre symbole, celui du
Bar. C’est l’endroit où se réunit, plusieurs fois par jour, le groupe des
nouveaux conscrits, accompagnés par certains de leurs aînés. Les
conscrits passent de bar en bar, les écument, et s’en paient de
bonnes...... Le phénomène reste mémorable pour tous. Surtout quand on se
rappelle que jusqu’après la dernière guerre, il y avait 25 bars à
Saint-Martin, 26 à Roquebillière, 16 à Lantosque....
La célébration des
conscrits ne se limite pas à la semaine du conseil de révision. Au cours
de l’année, la classe s’implique dans l’organisation des différentes
festivités et notamment celles de la fête patronale. A
Saint-Etienne-de-Tinée, les conscrits sont les principaux animateurs de
carnaval. Le premier jour de carnaval, les conscrits habillés en blanc
(« les fariniers ») mènent à travers les rues du village, des combats de
farine, d’œufs, de polochons. Les « conscrites » (les filles de l’année
appelée) sont des victimes particulièrement recherchées. « A midi, les
fariniers prenaient leur repas au milieu de la place de l’Eglise : morue,
aïoli, pommes de terre, beignets et cussonets, le tout bien préparé par
les mamans. Il y avait une tenue de rigueur qu’on se prêtait d’une
conscription à l’autre : habits récupérés dans l’armée, képis empruntés
aux facteurs ou aux douaniers et la taïole »
.
Ces accoutrements « militaires » soulignent le caractère parodique et
ironique de carnaval. Le charivari autorise tous les excès.
Déguisements, comportements, bruits, permettent d’éloigner les craintes
et de conjurer les peurs.
A Saint-Etienne-de-Tinée,
les conscrits sont les héros du Mai. Chaque année, le 30 avril, la
classe se charge de dresser le Mai. Cet arbre immense orne la
place du village jusqu’au 31 mai, où il est abattu et vendu au profit des
conscrits
.
A Roquebillière, avant
la guerre, le groupe des conscrits se réunissait pour la Saint Louis et
parcourait les rues du village, montait dans toutes les maisons réclamer
quelques sous qui servaient de caisse commune pour subvenir à leurs
besoins le temps de leur service. Ils récoltaient également quelques
denrées qui servaient à leur festin de départ. Aujourd’hui, la Saint
Louis a été restaurée, mais le prétexte et la forme en ont disparu
.
La fête des conscrits
est une fête civique et républicaine, elle fait référence aux trois
couleurs, au tambour, au devoir du citoyen... C’est également une fête de
l’émancipation qui par ses aspects satiriques et irrévérencieux rappelle
le carnaval et son symbolisme
.
Les conscrits incarnent le passage de témoin entre les générations. Les
jeunes deviennent adultes et endossent de nouvelles responsabilités. La
défense du pays et donc du village, leur incombe. Cette transmission de
« pouvoir » s’accompagne comme nous l’avons vu de fortes traditions. Les
jeunes reproduisent les rites des classes précédentes. Les attributs
militaires (bérets, chéchia, clairon, insignes, cahier de chansons
,…)
s’héritent. Les pots de l’amitié et les banquets unissent les différentes
générations.
Le temps de l’Incorporation venu, une majorité des
conscrits du Haut Pays rejoignent alors les troupes alpines
.
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- Ibidem, Art. 37 – Troupes coloniales
- Loi de 1905, Art. 35 : « Les jeunes soldats à affecter aux
bataillons de chasseurs alpins seront choisis de préférence, même
s’ils sont d’une taille élevée, parmi les hommes d’une forte
constitution et habitués à la marche ne montagne… »